Ce lundi 23 mars, deux classes de seconde du lycée Charles-Jully ont assisté à la projection du documentaire Mora Youchkad , en présence de son réalisateur, Khalid Zaïri, et de l’enseignant-chercheur Piero Galloro. À l’issue de la séance, un échange avec les élèves a permis de revenir sur la mémoire des mineurs marocains et de leurs familles.

Mor Youchkad (Mora est là) exhume avec précision l’histoire des Marocains envoyés, dès les années 1950, dans les mines du Nord-Pas-de-Calais par Félix Mora, officier français devenu recruteur pour les Charbonnages de France. Ce documentaire saisissant révèle avec tact les angles morts du récit national français. Rencontre avec son réalisateur, Khalid Zaïri, et Piero Galloro, enseignant-chercheur à l’Université Paul-Verlaine et co-auteur de Mineurs algériens et marocains, une autre mémoire du charbon lorrain.
Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser un documentaire sur l’histoire de ces mineurs marocains ? Est-ce une démarche intime ou politique ?
Khalid Zaïri : « Je terminais mes études à Valenciennes dans les années 90. Un de mes amis m’a invité à couper le jeûne chez lui, et il s’avère que son père était mineur. Ce dernier me parlait de ses origines sud marocaines et du fait qu’il avait été amené ici par un certain Mora. Au début, je n’y accordais pas vraiment d’importance. Après ça, je suis revenu au Maroc, où j’ai à nouveau entendu parler de ce Félix Mora. J’ai donc fait des recherches, rencontré des gens et, peu à peu, il s’est installé un sentiment de culpabilité vis-à-vis de mon manque d’écoute face au père de mon ami. Le film est donc parti de cette expérience intime, mais il y avait également la volonté de parler de ces immigrés qui ont permis l’essor de l’industrie française et de certains villages marocains. »
Dans votre film, vous évoquez aussi les familles restées au Maroc. Comment avez-vous abordé cette mémoire intime ?
KZ : « La communauté des femmes est totalement invisibilisée. La majorité d’entre elles sont restées avec les parents de leur mari. Elles portaient en elles une souffrance, donc j’ai voulu leur donner la parole. Dans le documentaire, je l’ai présenté sous la forme d’un récit fictionnalisé, mais basé sur des vécus réels. J’ai donc repris l’idée des cassettes audio, qui était la manière d’échanger avec les familles à l’époque. »
Piero Galloro : « Les mineurs marocains n’ont jamais raconté leurs histoires, donc les familles ignoraient ce qu’ils faisaient vraiment. Ils pensaient que ce n’était pas intéressant et avaient honte. La recherche s’est intéressée à l’immigration seulement dans les années 90. Il n’y avait donc pas de travaux de fond sur le sujet pendant des années. Les premiers à s’en saisir vraiment sont les enfants de l’immigration dans ces mêmes années. »
Le documentaire de Khalid Zaïri s’appuie sur le vécu de ces mineurs marocains et de leurs familles, notamment durant les années 70. Le réalisateur y adopte un style qui traduit les souffrances vécues par ces immigrés. Photo Khalid Zaïri
Il y a également le recrutement des mineurs au Maroc avec des hommes torses nus et dans l’attente d’être sélectionnés. Peut-on y voir une continuité coloniale ?
PG : « En réalité, ce processus existait déjà pour les Italiens et les Polonais au XIXe siècle, qui étaient choisis pour leurs aptitudes physiques. De plus, en 1924, l’État français met en place la Société générale d’immigration, qui est un organisme à la fois étatique et patronal. Le recrutement de ces travailleurs étrangers a été confié à des anciens militaires ; Félix Mora en était un d’ailleurs. C’était le corps qui importait, ce qui relève davantage d’une logique militarisée. »
KZ : « Ces logiques sont encore perpétuées à travers l’Office français immigration intégration (OFII), qui est l’héritière de l’Office national de l’immigration (ONI). On peut y voir les mêmes mécanismes : il ne faut pas, par exemple, que vous soyez malade pour obtenir un visa. »
Qu’aimeriez-vous que les jeunes générations retiennent du film ?
KZ : « Si ces jeunes comprennent cette réalité et sont conscients de ce récit, c’est totalement gagnant. Il faut que les enfants issus de l’immigration s’approprient cette histoire pour savoir d’où ils viennent. »
PG : « Des connaissances pour la reconnaissance… »
